
— Qu’est-ce que tu crois ?…
Le docteur était sombre. Il fixaittoujours son verre. Il se leva et prit lui-même dans le placard la bouteille depernod, la mania dans la lumière, et Maigret distingua deux ou trois petits grains blancs qui flottaient sur le liquide.
La fille de salle rentrait, suiviedu pharmacien, qui avait la bouche pleine.
— Ecoutez, Kervidon… Il fautimmédiatement nous analyser le contenu de cette bouteille et des verres…
— Aujourd’hui ?
— A l’instant !…
— Quelle réaction dois-jeessayer ?… Qu’est-ce que vous pensez ?…
Jamais Maigret n’avait vu poindreaussi vite l’ombre pâle de la peur. Quelques instants avaient suffi. Toutechaleur avait disparu des regards et la couperose semblait artificielle sur lesjoues de Le Pommeret.
La fille de salle s’était accoudée àla caisse et mouillait la mine d’un crayon pour aligner des chiffres dans uncarnet recouvert de toile cirée noire.
— Tu es fou !… essaya delancer Servières.
Cela sonna faux. Le pharmacien avaitla bouteille dans une main, un verre dans l’autre.
— Strychnine… souffla ledocteur.
Et il poussa l’autre dehors, revint,tête basse, le teint jaunâtre.
— Qu’est-ce qui vous faitpenser… commença Maigret.
— Je ne sais pas… Un hasard…J’ai vu un grain de poudre blanche dans mon verre… L’odeur m’a paru bizarre…
— Autosuggestioncollective !… affirma le journaliste. Que je raconte ça demain dans moncanard, et c’est la ruine de tous les bistrots du Finistère…
— Vous buvez toujours dupernod ?…
— Tous les soirs avant le dîner…Emma est tellement habituée qu’elle apporte dès qu’elle constate que notre demiest vide… Nous avons nos petites habitudes… Le soir, c’est du calvados…
Maigret alla se camper devantl’armoire aux liqueurs, avisa une bouteille de calvados.
— Pas celui-là !… Leflacon à grosse panse…
Il le prit, le mania devant lalumière, aperçut quelques grains de poudre blanche. Mais il ne dit rien. Cen’était pas nécessaire. Les autres avaient compris.
